Alors que le coût de la vie continue d’augmenter, parler de luxe peut sembler indécent. Au Québec, l’indice des prix à la consommation a progressé de 3,2 % en juin par rapport à l’an dernier.
La Société canadienne d’hypothèques et de logement prévoit par ailleurs une année 2026 marquée par une croissance économique lente, des coûts d’emprunt élevés et une demande de logements affaiblie.
Dans ce contexte, le mot « luxe » évoque spontanément l’excès, les logos, la consommation ostentatoire et un monde inaccessible à la majorité. Mais cette définition est peut-être trop pauvre.
Le luxe peut aussi désigner une relation différente aux objets et aux lieux : acheter moins, choisir mieux, entretenir, réparer et transmettre. Il peut parler de savoir-faire, de durée, de mémoire et même de sécurité retrouvée.
En période d’incertitude, cette conception du luxe mérite d’être discutée, précisément parce qu’elle s’oppose à l’accumulation rapide et au jetable.
Signification
David est issu d’une famille sicilienne établie au Québec, active depuis plusieurs décennies dans le secteur du meuble. Dans nos deux histoires familiales, les objets n’ont jamais été de simples accessoires décoratifs. Ils représentaient le travail nécessaire pour les acquérir, la prudence de ceux qui avaient connu le manque et la volonté de laisser quelque chose à la génération suivante.
Un meuble que l’on conserve pendant vingt ans n’a pas la même signification qu’un objet acheté pour suivre une tendance et remplacé deux ans plus tard. Une table autour de laquelle une famille se rassemble, un fauteuil restauré, une armoire transmise ou une pièce fabriquée par un artisan ont une valeur qui ne se résume pas à leur prix.
Mon travail dans le luxe résidentiel m’a appris que le mot « luxe » provoque souvent deux réactions opposées. Certains l’idéalisent sans distance critique. D’autres le rejettent immédiatement, le considérant comme une démonstration de richesse inutile. Ces deux réflexes nous empêchent de poser une question plus intéressante : qu’est-ce qui mérite réellement d’être considéré comme luxueux ?
Exemption morale
Un prix élevé ne garantit ni la qualité, ni l’éthique, ni la durabilité. Certaines marques vendent surtout une image. Certains objets coûteux vieillissent mal, sont impossibles à réparer ou reposent sur une production que l’on ne devrait pas célébrer. Le luxe ne doit donc pas bénéficier d’une exemption morale simplement parce qu’il se présente comme prestigieux.
À l’inverse, tout ce qui est accessible ou produit en série n’est pas nécessairement médiocre. Beaucoup de familles achètent selon leurs moyens, et il serait profondément déplacé de transformer la durabilité en privilège moral réservé aux plus fortunés.
La véritable distinction ne se situe pas entre le cher et le bon marché. Elle se situe entre ce qui est conçu pour être remplacé et ce qui est conçu pour durer ; entre ce qui cherche seulement à impressionner et ce qui enrichit réellement l’expérience quotidienne ; entre l’objet qui suit une mode et celui qui accompagne une vie.
Habitation
Cette réflexion est particulièrement pertinente dans le domaine de l’habitation. La SCHL prévoit que l’activité du marché restera modérée en 2026 en raison de l’incertitude, des coûts d’emprunt et de la croissance modeste des revenus. Lorsque l’accès à la propriété devient plus difficile, chaque décision liée à la maison a davantage de poids. On rénove moins souvent. On reporte certains achats. On cherche à éviter les erreurs coûteuses.
Cela pourrait nous pousser vers le moins cher à tout prix. Mais cela pourrait aussi encourager une autre question : comment créer des intérieurs capables de traverser le temps ?
La réponse ne consiste pas à remplir toutes les maisons d’objets inabordables. Elle consiste plutôt à retrouver une culture du choix. Une seule pièce bien conçue peut avoir davantage de sens qu’une pièce entière achetée pour reproduire une image vue sur les réseaux sociaux. Un matériau réparable, un objet local, une antiquité, un meuble familial ou une fabrication artisanale peuvent tous participer à cette idée du luxe.
Qualité
Le commerce de détail continue d’ailleurs de progresser malgré l’incertitude : les ventes ont augmenté de 0,7 % au Québec en mai. Nous continuons donc à consommer. La question n’est pas de savoir seulement si nous dépensons, mais ce que nous choisissons d’encourager lorsque nous le faisons.
Avons-nous envie de soutenir des objets anonymes dont la durée de vie est volontairement courte ? Ou pouvons-nous valoriser davantage la qualité, la réparation, les métiers, l’origine des matériaux et le service après-vente ?
Redéfinir le luxe ne réglera évidemment ni la crise du logement ni la hausse du coût de la vie. Mais les mots influencent nos aspirations. Tant que le luxe sera uniquement associé à l’excès, nous laisserons le terrain libre à ceux qui en font une performance sociale. housing crisis or the rising cost of living. But words influence our aspirations. As long as luxury is solely associated with excess, we will leave the field open to those who make it a social performance.
Nous pouvons lui imposer une définition plus exigeante. Le véritable luxe ne devrait pas être de posséder toujours davantage. Il devrait être de savoir pourquoi nous choisissons un objet, qui l’a fabriqué, comment il vieillira et à qui nous pourrons un jour le transmettre.
À une époque dominée par la vitesse, l’image et le remplacement, ce qui dure est peut-être devenu la forme de richesse la plus rare.